Pourquoi les transitions du quotidien sont si difficiles à vivre
Dans mon quotidien de parent, j'ai des alertes sur mon téléphone pour éviter d'oublier d'aller chercher mes enfants. Cela m'est arrivé une fois : je devais les récupérer à l'école le midi, et au lieu d’arriver à 11h45, je suis arrivée à midi ! Et bien évidemment, j'ai été grillée par le directeur de l’école sur le parking que je n’étais pas censée utiliser, mais où, pour une fois, dans l'urgence, j'ai garé ma voiture. Oups !

Depuis, j'ai une alerte 15 min avant, puis un rappel toutes les 5 min. J’ai hâte que mes deux enfants soient au collège, ça sera plus facile pour l'organisation, même si j’aurai sans doute besoin d'une alerte pour ne pas oublier de préparer à manger !
Pourquoi je vous raconte ça ? Parce qu’aujourd’hui, le quotidien va tellement vite qu’il peut arriver un moment où l’on est pris dans le tourbillon, sans savoir où on en est dans la timeline.
Je suis sûre que bon nombre d’entre vous ont déjà vécu ça : oublier l'heure, ou être tellement concentré·e dans une tâche qu'on n'arrive pas à s'arrêter physiquement dans cet élan. C’est pour cela que j’ai toujours plusieurs alarmes pour les rendez-vous importants de la journée, ou que je note dans mon agenda électronique des notifications au moins 45 min avant, pour être sûre de les voir et d’avoir le temps de me mobiliser si jamais j’ai zappé.
Si vous avez déjà ressenti ça : cet emploi du temps qui bouscule ou cette impossibilité presque physique de vous stopper dans votre tâche, alors cet article est pour vous. Ces situations parlent de quelque chose que l’on vit toutes et tous : les transitions du quotidien qui sont devenues de plus en plus difficiles pour énormément de monde, adultes comme enfants. Certains profils, comme les personnes neuroatypiques (trouble de l’attention avec hyperactivité, trouble du spectre autistique, etc.), peuvent le vivre de manière amplifiée.
Le sas qui a disparu de nos journées
Je vais paraître un peu vieille pour certaines générations, mais avant, les téléphones portables n’existaient pas. Alors quand on rentrait chez soi après le travail :
la team marche rentrait à pied, simplement, sans distraction dans les mains
la team transport en commun lisait un livre, discutait avec son voisin·e, ou partait dans ses pensées, écoutait de la musique
la team voiture/vélo conduisait (et oui, incroyable !) et éventuellement écoutait de la musique
Ces moments de transition, on peut les voir comme un sas. Cet espace entre deux pièces, où l'on n'est ni dedans ni dehors, mais qui nous permet un temps d'ajustement avant d’arriver vraiment quelque part.

Avant l’utilisation massive du téléphone portable, on avait toutes ces minutes qui ne servaient "à rien" et qui en réalité servaient exactement à ça : faire la transition entre deux états, ou parfois faire du lien avec les gens qui nous entourent.
Je pense au moment de transition que l’on vit dans une salle d’attente. Aujourd’hui quand vous entrez dans une salle d'attente, la majeure partie des personnes sont sur leur téléphone. Avant, on papotait avec la personne à côté de nous, on se regardait dans les yeux, ou on lisait les magazines (parfois qui dataient un peu) mis à disposition.
Et un par un, ces sas ont disparu. Avec un téléphone à portée de main, on les remplit : on scrolle en attendant, on joue à un "petit jeu bête", on répond à un message pendant que la bouilloire chauffe, on enchaîne une activité sur une autre sans vraiment s’en apercevoir (préparer à manger tout en préparant aussi le goûter, avec le risque de mettre du steak haché dans la pâte à gâteau au lieu des framboises congelées… Nooooon, cela ne m’est jamais arrivé…).
Dans ces différents exemples, on appelle souvent cela de l'efficacité, alors qu’en réalité on a surtout supprimé les seuls moments où le corps et le cerveau avaient le temps de se poser.
Ce qui se joue dans le pont qu'on traverse seul
Sans sas, il reste un pont. Un pont qu'il faut traverser d'un coup, sans rambarde, sans temps d'ajustement, un peu comme ces ponts de cordes bringuebalants qu'on voit dans les dessins animés d'aventuriers ou dans certains films d’aventure, où chaque planche semble pouvoir céder.

Les transitions du quotidien chez l'adulte, notamment neuroatypique
C'est exactement ce qu’on peut vivre avec un fonctionnement TDAH (Trouble De l'Attention avec Hyperactivité). Dans ce profil-là, l'attention n'est pas absente : elle est bien mobilisable et fonctionne très bien. Le problème, c'est la régulation de l'attention. Cela veut dire qu’il y a des tâches où garder son attention est très difficile, notamment quand la tâche suscite peu d'intérêt. À l'inverse, il peut y avoir des moments d'hyperfocalisation, où l'attention se fixe sur une seule chose et rien d'autre. Dans ces moments-là, le cerveau n’est pas juste "occupé" : il est littéralement accroché à ce qu'il fait. Demander à quelqu'un avec ce profil de basculer instantanément vers autre chose a donc un vrai coût cognitif.
On entend beaucoup, en ce moment, que le TDAH serait un effet de mode et que tout le monde se découvrirait TDAH. Ce n'est pas exact : on sait simplement beaucoup mieux aujourd'hui ce qu'est un TDAH, et on est capable de le détecter plus efficacement.
On s'est notamment rendu compte qu'il y avait beaucoup plus de filles TDAH qu'on ne le pensait. Dans l'enfance, elles ont tendance à se sur-adapter, et leur hyperactivité est souvent plus mentale que motrice. C'est en général quand elles ont elles-mêmes des enfants, et que leur quotidien ne leur permet plus de se sur-adapter sans cesse, parce qu’elles sont trop fatiguées qu’on découvre, après un burn-out, un profil TDAH.
Pour ces personnes-là, ce n'est pas un manque de volonté ou une mauvaise organisation : c'est un système nerveux qui n'a pas eu son sas, et qui a du mal à le mettre en place.
Cette difficulté-là, on la retrouve aussi, à une autre échelle, chez des personnes non-TDAH : ce trouble intensifie ce mécanisme, il ne l'invente pas. Si vous avez déjà ressenti cette résistance intérieure quand on vous demande de "juste" arrêter ce que vous faisiez, vous connaissez aussi ce pont-là.
Chez l'enfant : un système nerveux qui n'a pas encore ses outils
Les dernières générations d'enfants vivent, depuis leur naissance, dans ce monde où les adultes ont moins de sas. Ils apprennent par mimétisme : si leurs parents ne prennent pas le temps de ces transitions quotidiennes, eux-mêmes ne les mettront pas en place.
On sait aussi aujourd'hui que les dessins animés créés récemment ont des animations beaucoup plus rapides. Là où un dessin animé des années 90 pouvait avoir des actions durant une dizaine de secondes, aujourd'hui les actions s'enchaînent toutes les 4 à 5 secondes.
Les enfants n'ont plus l'occasion de patienter : les plateformes de streaming ont supprimé les pubs (on ne va pas s'en plaindre), sauf qu'avant, ces pubs permettaient une vraie pause, on en profitait pour aller vider sa vessie ou boire un verre d'eau. Aujourd'hui, on peut même couper le générique pour gagner quelques secondes.
Le problème, c'est que sur un système nerveux pas encore complètement mature, il est difficile d'apprendre à changer d'état sans transition. Ce n'est pas étonnant que ces dernières décennies, les parents vivent au quotidien avec des enfants qui peuvent avoir plus de difficultés à passer d'une activité à une autre, surtout quand la tâche suivante n'est pas particulièrement fun, comme par exemple :
passer d'un jeu vers la douche
éteindre l'écran pour aller manger
être réveillé et aller vers le sommeil
lire un livre et devoir mettre ses chaussures pour se rendre à l'école
Ce qu'on appelle souvent un caprice, à ce moment-là, n'est très souvent pas de la mauvaise volonté. C'est un système nerveux qui n'a pas eu son sas, et qui le fait savoir de la seule façon qu'il connaît.
Une petite perte à chaque fois
J'en parlais déjà en évoquant la rentrée de septembre (article que vous pouvez lire en cliquant ici) : chaque changement de rythme contient un petit deuil, une petite fermeture qu'on mérite de reconnaître avant de passer à autre chose. Ce qui change ici, c'est l'échelle : ce n'est plus une fois par an, à la rentrée, c'est aussi plusieurs fois par jour, à chaque transition du quotidien. Et c'est peut-être pour ça qu'elles pèsent autant, même quand chacune, prise isolément, semble minuscule.
Comment apprivoiser ses transitions du quotidien
Il n'est pas nécessaire d'attendre que la société nous redonne nos sas collectifs. Spoiler alert : la société ne le fera pas pour nous. En revanche, à l'échelle individuelle, on peut se les recréer.
Se recréer un sas, pour soi
Donnez-vous deux minutes de battement avant une transition prévisible : une alarme douce, dix minutes avant de devoir vous arrêter. Il ne s'agit pas de vous organiser davantage, mais simplement de laisser à votre système nerveux le temps de fermer ce qu'il était en train de faire. L'idée n'est pas de repousser encore le moment de s'arrêter, mais bien de créer un vrai espace de bascule, même court.
Aider un enfant à faire une transition
Nommez la transition avant qu'elle arrive : "Dans cinq minutes, on mange." Vous pouvez aussi créer un petit rituel de bascule : une chanson, un geste, un objet, qui sert de sas symbolique entre les deux états. Et surtout, accueillez la frustration plutôt que de la corriger : "Tu es contrarié que ça s'arrête, c'est normal, tu passais un bon moment."
Et n'attendez pas qu'ils se régulent seuls : ils n'en sont pas capables d'eux-mêmes tout de suite, leur cerveau n'est pas encore assez mature. Cela demande du temps et de l'entraînement avant qu'ils soient capables de s'auto-réguler, et cela demande aussi que vous leur montriez les bonnes habitudes.
Pour aller plus loin
Ce mois-ci, dans la Bulle Psychopratik, ce sujet des transitions est décliné sous plusieurs formats : une vidéo YouTube qui détaille davantage l'image du sas et du pont, un épisode de podcast plus intime autour de mon propre vécu, et prochainement des carrousels sur Instagram et Facebook.
Et vous, quelle est votre transition du quotidien la plus difficile ? Le matin ? Le soir ? Un moment précis avec vos enfants ?

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